Préambule...

« Éditez, publiez, affûtez votre jolie plume mercenaire…

Mais, ce manuscrit-là, laissez-le de côté et travaillez.

Quand vous serez prêt, lui seul vous le dira.

Alors, portez-le chez mon éditeur ».

Vladimir Volkoff, Saint James Club, 6 septembre 2005

Début septembre 2005, au Saint James de Paris, un verre de plus de whisky à la main, je reçus deux cadeaux.

Le premier fut la seule dédicace que j’osai demander à Vladimir Volkoff depuis cet été 1988 où j’avais osé l’aborder à l’occasion d’une de ses signatures. Ce jour-là, il m’avait invité à partager le dîner où j’avais croisé le verbe puis le fer avec ses camarades. J’étais baptisé. Nous étions alors devenus des amis.

En cet automne 2005, nous avions le projet de monter une maison d’édition ensemble, nous étions saouls, j’étais heureux, il avait aimé mon roman « Passerelle Bankovski… sur le canal Griboïedova à Saint Petersbourg ». J’avais amené avec moi les exemplaires écornés, rapiécés de tous mes voyages où je les avais promenés, de la tétralogie des Humeurs de la mer. Il inscrivit sa dédicace prémonitoire, répartie sur les quatre tomes, qui finissait ainsi, «… que cette Intersection nous rende les Maitres du Temps ».

Le deuxième cadeau fut sa remarque sur mon nouveau manuscrit, le sixième à l’époque, en partie un travail d’équipe. Il était la poursuite d’une réflexion et d’un travail qui nous tenaient à cœur et dont je n’ai pu, après sa mort, malgré mes demandes à son épouse, récupérer les notes de son petit carnet. Je n’avais de lui que les remarques en exergue et deux chapitres entamés.

Je m’opposais à lui. Il défendait sa vision, je me battais pour avoir ―l’imbécile que j’étais― raison. Il y avait une cicatrice entre nous, celle du mur de Berlin qui définissait son œuvre en s’inscrivant dans le passé, alors que je fantasmais de vouloir m’en servir pour définir le mien en créant mon futur. Malgré tout, je pense aujourd’hui que Volkoff, comme Le Carré ou Green, s’inscrivait dans la guerre froide et se refusait à continuer d’écrire sur cette époque « gagnée ». Je pense, au contraire, que la chute du mur est fondatrice parce qu’elle peut renouveler le genre de l’espionnage en l’opposant au surexploité temps anglo-saxon du thriller.

Parti avec le manuscrit en juillet 2005, Volkoff le lut mais, pour une fois, le corrigea peu. Lors de notre après-midi arrosé, suivi d’un souper mémorable, il me demanda de garder précieusement ce travail, d’attendre pour le publier que je puisse utiliser mon vrai nom et non pas un pseudonyme qu’il trouvait amusant d’appeler « mercenaire ». « Mon cher baron ―une référence à mon grand-père― éditez, publiez, affutez votre jolie plume mercenaire… Mais, ce manuscrit-là, laissez-le de côté et travaillez. Quand vous serez prêt, lui seul vous le dira. Alors, portez-le chez mon éditeur ».

J’ai publié depuis, et tellement écris, ne revenant jamais sur ce roman dont le momentum m’était pourtant si précieux : il était à la fois la fin du monde de Vladimir et le début du mien. J’en ai aussi prélevé quelque fois des citations et des situations, mais si timidement que l’essentiel restait intouché.

Ce mois de juillet 2010, arrivé en urgence au chevet de mon père mourant, nous en discutâmes tous les deux. J’eu cette chance dont tout fils rêve, celui d’avoir le courage et surtout la possibilité d’intimité de parler à son père avant que l’histoire ne s’arrête. Je lui dis qu’il avait de belles mains, que je l’aimais. J’osais chuchoter au grand croyant que je ne croyais pas en un paradis qui me forcerait à attendre quarante ans avant de le retrouver. Quant à Dieu, avec mon expérience de l’Afrique, avec mes recherches sur le nazisme, les guerres, les camps des soviétiques… De toute façon, je ne lui laissais que le choix de se tenir en moi, si fort. Il serait là, tout près, pour toujours, auprès de Volkoff, et puis d’autres aussi, une foule souriante, dont je gardais seulement le souvenir épars d’un regard, la parole brève d’une rencontre éphémère.

L’heure était venue. Je descendais à la cave, retrouvais la petite clé de mémoire et les notes attachées, repris alors ma plume en suivant les remarques de mon auteur préféré, cet inconnu du public, mon meilleur correcteur. J’y intégrais même un petit texte de lui sur Riga qui m’avait ému aux larmes quand je l’avais reçu. Les commentaires en pattes de mouches de Vladimir Volkoff furent de moins en moins acceptés, de plus en plus la source d’un dialogue intérieur, pour enfin n’être qu’une piste de travail. Avec la mort de mon père, après celle de mon maître, j’avais accepté ma plume, celle de mon nom, sans essayer d’imiter.

J’ai accompagné jusqu’au bout mon père, pendant ce mois d’été si pluvieux où il rendit son dernier soupir après avoir ouvert ses grands yeux et lâché ce dernier « je t’aime ». En le quittant en début de soirée, bouleversé par ces mots, je savais qu’il allait nous quitter.

J’avais commencé avec Volkoff, j’avais terminé avec mon père ce texte difficile où il est question d’une cicatrice d’Histoire qui sépare nos générations, mais, surtout, ce message éternel qu’on vous offre si rarement : « oh, putain de scheiße » m’avait confié au début du roman, mon héros Günther, « l’Amour rassemble, toujours ».

Le temps était venu de le publier.

Nous avons bu au temps qui passe et au millésime, liquide et à barbe....

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