Deuxième extrait du Dernier Codex



Il avait surmonté quelques heures plus tôt cette peur incontrôlable qui vous prend à la gorge pour ne plus vous quitter, à chacun des pas qui vous rapprochent des chicanes, des miradors et des barbelés de la frontière.

- Tous ceux qui ont franchi un check Point peuvent vous raconter la même histoire. Avant le premier regard de l’autre côté du Mur, c’est son effluve nauséabond, oppressant, qui vous envahit. L’arrivée dans le monde de la légère puanteur communiste. D’abord, ce sont les odeurs douçâtres des graisses des Kalachnikovs mélangées aux relents des cigarettes, papirossa piquantes ou écœurantes belomorkanal, qui s’immiscent hors des casemates des douanes. Puis c’est l’agression de l’air vicié par le chauffage au charbon qui vous empêche, déjà, de relever les épaules et vous oblige à pousser le menton dans votre col. Ensuite, c’est l’acidité des détergents javellisés et ce léger parfum - du fioul domestique - de l’essence qui n’a pas assez brûlé dans ces petits moteurs de Trabans qui pètent de mauvaise digestion. Ce sont le fragrances enfin, d’une disparition soudaine et brutale des arômes de l’Ouest, depuis les épices indiennes de tous ces restaurants orientaux pour touristes américains qui ont éclos depuis la partition, jusqu’aux parfums du jasmin fleuri des jardins municipaux.

Il avait réveillé en moi les souvenirs enfouis d’un temps où je cherchais à sauver le monde en réplique niaise de mon état d’amoureux absolu. J’aimais la fille d’un officier du KGB. J’allais la perdre bientôt.

Autour de lui, la brume berlinoise, celle de l’Est. Un rivage dangereux, sans aucun romantisme, taillé de falaises, celles du communisme et hérissées de barbelés, nées d’un seul décret russe. Le général avait les yeux qui brillaient.

- Quand vous avez passé Charlie -vous vous souvenez de ça, aussi ?- vous êtes au milieu de nulle part. Il ne manque plus que la corne de brume d’un navire en perdition pour faire croire à l’hallucination du recoin malfamé d’un port du bout du monde, en noir et blanc.

Je me rappelais aussi cette impression de vide dans lequel toutes mémoires et tous plaisirs semblaient proscrits. Même les couples d’amoureux se cachaient et titubaient dans l’ombre. Une odeur de mort remontait des égouts qui n’avaient pas tous été reconnectés au réseau général après la coupure de la Ville. Nous vivions un roman de science-fiction, celui de deux planètes vivant dans des dimensions parallèles.

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