Nous avions le regard tourné...












Donc voilà les dix manuscrits livrés, le BAT signé, le blog créé, la campagne commerciale lancée, l’éditeur énervé qui prie et crie « les dés sont jetés » et se terre… Fini les « amitiés », les « on s’appelle demain ? », bonjour les « croisons les doigts » et les « nous avons tant engagé ». J’ai une grande expérience de ce temps compliqué, vingt ans à observer les mêmes réflexes conditionnés par le succès, ou l’oubli. « Écrivain, tu seras aimé à l’aulne de tes tirés ». Je me souviens d’un 100 000 dépassé, d’un 400 difficilement atteint grâce à mes nombreux cadeaux –la date de parution, juste avant Noël, m’avait aidé - la cave s’en souvient encore… Le premier était un torchon bâclé de bons sentiments, le second, un trésor de langue et de création que l’unique critique que je lus avait encensé.

J’avais, ce matin, terminé tôt mes pages d’écriture, une jolie description d’une nuit d’attente pluvieuse et grise d’un homme qui ne verra jamais revenir son amour, disparue pour toujours derrière le rideau de fer et qui se retourne en colère contre ce « traitant » français qui fait la trame de mon œuvre, le porteur de cicatrice, la frontière historique :

" Notre génération avait le regard tourné vers l’Ouest, vers ce monde d’où tu venais, qu’on nous disait artificiel et fabriqué par la seule propagande de Radio-Liberté. Rappelle-toi. Vers cette liberté fantasmée, nous ne voyions alors que le Mur, les miradors, les chiens et ces restes de vêtements gris, abandonnés sur les fils barbelés. Et maintenant ? Malgré votre télé, vos promesses et tout cet argent dépensé, tout est identique. D’accord, il n’y a plus de Mur, mais autant de barbelés et de fantasmes de liberté. Je suis le rêveur, le même que tu poursuivais et toi, le pragmatique, le compteur d’âmes sauvées. Seuls, les yeux d’Irina ont changé…"

C’est ce regard, tourné vers un mirage, qui m’offre ce billet. Un jour, au Saint James Club de Paris, j’étais assis au bar, face à la bibliothèque de Thiers. J’avais Vladimir Volkoff à mes côtés et nous observions le manège d’un couple assis, vraisemblablement illégitime (« vous voyez Patrick, ils n’ont pas ce mimétisme d’habillement et d’horaire d’un couple qui se réveille sous le même toit »). Ils murmuraient, planqués sous le petit escalier. Nous venions de nous échauffer sur un sujet politique, moi le républicain et lui le royaliste et mon pragmatisme religieux l’avait énervé. Le maître se pencha vers moi, un peu rose des verres d’Irish que nous avions sifflés. Il avait même tenté de goûter un Partagas, sans succès. Ses phrases sont marquées dans mon petit carnet :

- Mon ami, me voilà au faîte de mon art. Les éditeurs ne se bousculeront bientôt plus à ma porte et je devrais assurément aller les chercher pour arrondir la rémunération de ces « classiques » qui me feront survivre. Non pas parce que ma langue s’appauvrit, ni que mes sujets sont éculés. Juste parce que je suis las de les saluer et d’attendre cette confiance qui forge une amitié. Un ou deux resteront des frères d’armes, les autres calculent encore les centimes qu’ils m’ont donnés et les promesses oubliées. Regardez ce couple, ce regard vers un futur fantasmé, une relation « traitant-traité », qui tient à un mirage de jouissance éternelle. Nous sommes les mêmes avec notre œuvre, ce mirage fantasmé. Il est contre nature pour un « traité » de retourner à la réalité, je vous en conjure, savourez cette volupté volée, elle est le Temps quand il forge une destinée…


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