J-20


J-20
C’est le jour que j’avais choisi pour mon décompte. Je l’ai fait chaque fois, caché ou dans l’ombre d’une autre plume plus appréciée par les critiques ou mieux payée par les éditeurs. Il est une vie d’un manuscrit comme celle de toute création, entamée dans la jouissance, éprouvée dans la gestation jusqu’à l’épreuve des forceps de la libération. On verra ensuite pour l’éducation, mais je ne serai plus objectif parce que tout père s’approprie, dès l'origine, les qualités du bébé avec un orgueil démesuré qui lui fait oublier que le succès viendra plus des propres chances et fidélités du rejeton que de sa lignée génétique…
20, c’est l’âge où tout a commencé. Je portais le képi bleu ciel d’un élève engagé dans une « corniche » dont je ne me souviens que d’un seul élu ayant assez travaillé pour être reçu à St Cyr. Je le connais bien, sinon je l’aurais oublié - trop brillant - parce qu’il était ce « père » de Corniche qui me cornaquait. J’ai cassé sa lignée en préférant les langues et les voyages à cette porte de grande École qui s’annonçait. Les autres, des complices plus que des copains de chambrées, ont mal tourné. Ils sont linguistes, ou poètes, spécialistes de sécurité ou président de banque. Il y en a même qui font croire qu’ils sont journalistes ou instituteurs dans l’Atlas ou une grotte de haut Caucase. Aucun ne s’est étonné que l’un d’entre eux fût devenu écrivain, parce qu’à vingt ans nous ne portions en nous que des rêves insensés et que l’action nous commandait plus que l’épreuve théorique sur laquelle nous étions vingt-quatre heures sur vingt-quatre couchés. Je dirai plutôt « endormis ».
20, c’est aussi l’âge de ma rencontre avec Vladimir Volkoff. Deux ans après que le Monde ait déclaré « l’année Volkoff » après la sortie du Montage. J’avais pondu, déjà, trois romans infâmes, dont j’avais osé lui envoyer l’un des manuscrits. À ma grande surprise, je reçus une invitation à le rejoindre à Paris pour que nous en discutions. Je filais de Toulon un jeudi soir, sans permission, avec un faux ordre de mission pour voyager gratuitement. Au retour, mon commandant, un capitaine Viguier, me jetterait ma punition sans aucune explication, l’annulation de tous nos plaisirs d’alors, stages de parachutisme et autres diplômes de montagne. J’avais les oreilles qui brûlaient de honte, j’avais les yeux qui brillaient de fierté, Volkoff m’avait promis qu’un jour je serais publié.


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