J-16 avant la sortie du Dossier Déïsis


J-16 avant la sortie du Dossier Déïsis
Il y a 16 secondes exac-te-ment, j’avalais une gorgée d’un café noir, fort, un moka sans marque trouvé par hasard dans mon petit supermarché. Je me suis attaché à mon café matinal, par ses effluves qui flottent dans la maison, sa chaleur, son goût âpre. Il est une promesse de journée faste de mots et de textes bien enrobés.
Le temps d’écrire cette première phrase, un lot de 16 secondes s’est déjà envolé. Le chien s’est couché à mes pieds, du jazz swing et résonne doucement, une autre gorgée de mon café est avalée.
Il y a 16 minutes, le soleil se levait sur le St Laurent. Ses rives accueillent les oies polaires depuis deux semaines, peut-être 16 jours… Elles sont arrivées en suivant le Fleuve, depuis le sud où elles ont passé l’hiver avec les Québécois de Floride. Dans deux semaines, 16 jours aussi, elles partiront, tourneront au dessus du toit en bardeaux de cèdre rouge du manoir, point géodésique pour elles depuis vingt-cinq fois 16 années et iront chercher l’amour dans le grand Nord.
Il y a 16 jours, à la même heure, un lundi matin, la neige tombait encore et je signais un manuscrit pour l’envoyer vivre une autre vie. Je n’ai pu lui offrir une dernière cigarette pour sa condamnation. Il était passé de mains en mains, il avait traversé de multiple fois l’Océan, d’une rive à l’autre. Il était sûrement fatigué. Il rêvait de ce temps lointain où il m’appartenait, où je le caressais et l’augmentait. Nous nous sommes aimés avant que je le renie, à la 16ème lecture, celle de trop, celle qui vous pousse à en aimer un autre, à l’offrir à un éditeur pour qu’il le sacrifie à la loi du marché et ne l’aime jamais autant qu’un autre titre à publier.
A ce manuscrit que j’ai aimé, qui a partagé ma vie si longtemps, je dédie ces prochaines 16 secondes… Je sais qu’il est maintenant habillé de sa belle livrée. Mais je le préférais nu, rien que pour mes yeux. Je sais qu’il est maintenant touché et caressé par d’autres, des journalistes, des critiques, et bientôt des libraires qui le déballeront de leurs cartons ou le laisseront peut-être dans l’ombre d’un office de distribution surchargé.
Dans 16 jours, je tenterai de le reconquérir. Je lui écrirai de jolis mots d’amour en dédicaces et le regarderai sur une bibliothèque surchargée. Il sera le plus beau. Je le lui dirai et comme tout amour volage entre l’écrivain et sa création, je lui mentirai en lui cachant la vérité.
Dans 16 mois, il aura déjà été deux fois trompé.

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