
Golfe de Riga, septembre .
Devant les trois invités emmitouflés dans des parkas marquées d’un écusson de poitrine en forme de dauphin stylisé, les bassins de la ferme piscicole s’étendaient à perte de vue, bougeant paisiblement au rythme lent des vagues de la Baltique. Le soleil était encore haut, presque à son zénith. Bientôt, dès la fin du mois d’octobre, dans quelques semaines à peine, l’astre ne serait plus qu’une boule terne se levant et se couchant le temps d’une poignée de minutes, volées sur le souvenir des langueurs estivales. Pourtant, l’automne continuait à offrir une douceur surprenante et le monarque russe s’étonna de la différence de climat entre cette partie de l’ancienne Grande Russie du tzar et les terres du Bélarus ou de l’Ukraine, seulement éloignées de quelques centaines de kilomètres vers l’est, dans l’axe direct de la capitale de toutes les Russies.
Le scientifique qui accompagnait les visiteurs leur avait offert une longue et pénible explication de la douceur lettone, dont le président russe n’avait retenu que le résultat : la différence de pression résultant des écarts de températures entre la mer Baltique et le golfe de Riga créait cette richesse du plancton et la couleur grisâtre de la mer à cet endroit. Les invités imaginaient l’eau, cette « soupe primaire » comme l’appelait leur hôte, grouillant de cette vie microscopique, clapotant sur la coque du hors-bord, un élégant Riva à l’accastillage étincelant et au pont en bois de teck huilé. Cette « soupe » allait les rendre riches.
Au-delà des bouées rouges et blanches attachées aux filets et aux bassins de la ferme, la mer s’étendait jusqu’aux golfes nordiques, celui de Botnie, le plus au nord, celui de Finlande, le plus à l’est, et celui du Danemark, le plus au sud. On pouvait soupçonner au loin l’île de Saaremaa, bien en face, bouchant la vue vers la Norvège. Sur la droite brillait un filet rougeoyant, reflet du soleil couchant sur le sable blond des plages des côtes estoniennes, lointaines et proches à la fois, à près de quarante kilomètres. Dans le premier réservoir de haute mer, présenté comme un incubateur industriel par l’ingénieur du centre de biologie marine de Hampton Research Limited, grouillaient des milliards de larves translucides qui répondaient aux mouvements du bras d’un fermier, un jeune apprenti, qui lançait de grandes poignées de granules nutritives. La masse semblait suivre le large geste du semeur, marquant en surimpression, de l’autre côté du miroir liquide, la trace exacte de l’impact de la nourriture sur la surface de l’eau. L’ingénieur expliqua que la nouvelle espèce était née de la manipulation génétique du krill de Norvège, adoré des baleines et des bancs de saumons, et d’un croisement avec la crevette rouge de Guyane. Elle devenait adulte en quelques jours, au lieu de plusieurs semaines. Elle avait été inoculée de plusieurs exogènes dont le plus intéressant était issu d’une culture d’essaim d’abeilles. La manipulation avait créé une défense immunitaire ressemblant à un antibiotique presque universel. Grâce au procédé employé, les animaux adultes devenaient invincibles aux maladies, qui, peut-être par le réchauffement des eaux ou la pollution marine, réduisaient depuis des années les rendements financiers des pêches en diminuant la qualité des candidats à la vente. La crevette produite par le laboratoire avait la taille d’une langoustine, la résistance aux virus d’une abeille et la qualité gustative de la crevette rouge des Antilles.
Le Russe, engoncé dans sa parka à l’allure militaire, sembla se réveiller d’un rêve profond, les yeux fixés vers les profondeurs de la mer. Il toucha l’eau froide de la main, la respira, puis il se tourna vers le jeune chercheur.
— Ça marche comment, votre croisement entre abeilles et crevettes ?
L’homme rit à la remarque de l’oligarque. Il poussa de sa gaffe le bateau qui cognait contre le bassin avant de répondre.
— La technologie humaine ne permet pas encore de « croiser » des espèces différentes, non. Nous avons introduit le gène de l’antibiotique, dans ce cas une unique protéine, grâce à un vecteur que nous avons sélectionné. Pour les crevettes, nous nous servons d’un virus. Nous aurions pu injecter de l’ADN directement, mais les premières étapes de recherche ne l’ont pas permis. Après, par travail de croisement, cette fois-ci entre familles identiques de crevettes – celles qui survivent à la manipulation –, le gène va s’exprimer en permettant la fabrication automatique, c’est-à-dire génétiquement, de la protéine. Bien entendu, les sommes faramineuses que vous avez bien voulu investir dans notre laboratoire ont permis de relever ce défi scientifique.
Au rappel des sommes investies, les hommes se penchèrent pour essayer de comprendre ce qui différenciait l’aboutissement des manipulations de leur laboratoire du banc original de crevettes pêché au large de la Guyane. Ils ne virent dans l’eau qu’un bouillonnement de futurs dollars et de beaux euros à la chair tendre et à la carapace bien rouge. Les premiers essais de cotation des bourses aux poissons, testés partout dans le monde, avaient offert des prix dépassant toutes les espérances. Le bilan de la première année d’expériences industrielles attestait une production qui, bientôt illimitée et protégée par un brevet mondial, pourrait assurer les besoins du monde entier pour un coût de revient quasi nul.
— Rien qu’ici, dans ces dix couveuses, avec cette richesse naturelle du plancton du golfe de Riga et quelques ajouts de nourritures riches en farine animale, on peut couvrir les besoins de la société pour tous les pays Baltes. Et je ne vous parle pas des produits dérivés, dont celui de la carapace de cette crevette, incroyablement plus productive que toutes les bases pétrolières, surtout pour l’industrie cosmétique. Nos installations des Açores, l’une des régions les plus riches en plancton parce qu’au milieu du Gulf Stream, produiront le double ainsi que celles de France, d’Afrique du Sud, des Antilles et de Somalie. Mais, pour ne pas retarder votre programme, nous allons passer à la suite de la visite, le troisième bassin.
Une rangée de bouées bleues marquait la séparation de l’enclos des crevettes avec un nouvel ensemble, au milieu duquel un nuage de poissons évoluait doucement. Les saumons se retournaient légèrement pour regarder les hommes sur le bateau, surveillant un éventuel geste qui peut-être les nourrirait. L’orateur, fier de sa démonstration, indiqua que cette nouvelle race de plus de soixante centimètres était obtenue après seulement un mois d’incubation. L’ingénieur sortit un filet de l’arrière du bateau et, d’un geste précis, pêcha un gros spécimen qui s’abattit, sans réaction, sur le fond en teck huilé. Il happa de l’air, roula des yeux et fit claquer sa gueule ouverte sur une multitude de dents acérées, puis ne bougea plus.
— Voici une truite. À la base, un vulgaire Onchorhincus Mikiss. Elle vit habituellement dans l’eau douce en remontant les rivières pour s’y reproduire, mais passe ensuite le reste de sa vie dans les océans. Ce n’est en fait qu’une des nombreuses espèces de la famille des salmonidés. Nous l’avons croisée génétiquement avec d’autres espèces. Nous voulions lui garder cette même chair tendre, si précieuse aux grands restaurateurs et amateurs du monde entier, tout en lui améliorant la taille. Mais le plus intéressant est que nous avons manipulé un gène étonnant, trouvé sur un bousier d’Afrique du Nord. L’insecte peut s’enterrer des années durant en attendant la pluie et le réveil de la nature. La nouvelle race de truites est devenue comme l’insecte, presque totalement insensible au stress extérieur. Regardez ce mâle. Il semble mort, mais il peut rester là, même après quelques dizaines de minutes, ses fonctions vitales tournant au ralenti. Si je le rejette ensuite dans un bac d’eau de mer, et bientôt, nos recherches approchent de leur but, dans de l’eau douce, il va frétiller comme un goujon. Nous approchons du résultat final. Encore quelques mois…
Il attrapa les ouïes du saumon, de son gant de cuir épais, et le rejeta dans l’eau pour qu’il reprenne sa place dans la ronde infinie de l’armée de ses congénères. L’animal bougea au contact de l’eau et ouvrit l’opercule qui protégeait ses yeux. Sans montrer un quelconque besoin d’accoutumance, en une seconde, il s’était fondu dans le banc tournoyant. Une manipulation comme celle-là permettrait de décupler le temps de fraîcheur alimentaire, réduisant la perte entre la pêche et l’assiette du consommateur et faisant disparaître les contraintes sanitaires de la maîtrise des chaînes du froid. Bientôt, il serait possible d’entreposer des milliers de truites saumonées directement dans des casiers depuis la Lettonie ou l’Afrique du Sud, en attente d’exportation. Ensuite, les caisses seraient chargées dans des camions ou des trains, et les poissons seraient reconditionnés dans des bacs d’eau de mer ou d’eau douce à leur arrivée à destination, n’importe où dans le monde et ce, plusieurs jours après la pêche.
Les trois hommes, le Russe aux yeux gris, le gros Anglais, dont le teint grisâtre montrait qu’il allait se trouver mal s’il ne regagnait pas rapidement la terre ferme, et le grand Français, bientôt Premier ministre, examinèrent encore la ferme piscicole. Ils n’en croyaient toujours pas leurs yeux. Devant eux, ils avaient trouvé la solution pour régler la faim dans le monde et la moitié de la consommation de la planète en énergies fossiles. Ils devenaient, sans que personne ne puisse espérer arrêter leur ascension, les représentants de la plus grande entreprise économique de tous les temps. Le secret de l’opération était indispensable jusqu’à la fin des évaluations techniques, mais bientôt leurs noms s’inscriraient en lettres d’or dans les livres d’histoire parce qu’ils connaissaient le moyen de sauver le monde de la faim, cette plaie inexorable qu’entraînait la course infinie de l’expansion de l’humanité. Chacun perdu dans ses rêves de panthéon, ils gardèrent le silence en revenant à Jūrmala, la plage réservée aux populations riches de la banlieue de Riga. Accueillis par de jolies blondes souriantes qui criaient en traînant le bateau sur la plage, ils acceptèrent les coupes de champagne et retroussèrent leur pantalon pour sauter du bateau et rejoindre leurs invités autour d’un barbecue géant. Malgré l’hiver et grâce à des souffleurs d’air chaud, la plage avait été transformée en une reproduction d’une île polynésienne. Les moyens financiers et techniques utilisés devaient montrer aux futurs associés l’importance du projet.
Ce soir, l’Anglais du petit groupe, un avocat du nom de George Edward Hampton, expliquerait à tous comment il avait imaginé le lent et confidentiel processus de financement. Sur une dizaine d’années, l’homme avait réuni les moyens financiers nécessaires pour devenir avant 2009, lui et ses partenaires de Genetik Corp., les propriétaires uniques de la principale source nutritive mondiale.