mardi 10 novembre 2009

L'abeille et le Bourdon



Nicolas Grondin : L’ABEILLE ET LE BOURDON

L’ABEILLE ET LE BOURDON

Partager

Hier, à 15:17

Faut-il envier aux auteurs américains ce souffle, ce sens de l’espace dont ils usent avec la prétention d’englober le monde dans le plus anodin de leur roman, comme si notre globe était le leur ? Faut-il leur laisser cette arrogance instinctive ? Ainsi que j’ai déjà pu l’écrire (1), certains auteurs francophones commencent à se désinhiber, à considérer « leurs » lieux comme aussi universels que le dernier bled perdu du Minnesota, les Laurent Guillaume, Frank Thilliez… D’autres encore englobent désormais dans leurs univers les dimensions d’une terre globalisée, parmi eux on peut citer, à l’opposé l’un de l’autre, Dany Laferrière ou Pierre Bordage…


Le Dossier Déïsis, Patrick de Friberg,

Le Castor Astral, Momentum thriller 2009, 19 €.

Tout cela pour dire que Patrick de Friberg est de ceux qui embrassent la planète d’un trait de plume sans plus s’encombrer des minauderies timorées de nos littérateurs « goncourables » qui soupçonnent leur nombril d’universalité. Sans la moindre hésitation, il jette ses personnages dans une aventure d’espionnage scientifique fouillée, documentée entre les champs de la Beauce, les rivages de la mer Noire, les quartiers peu touristiques de Saint-Pétersbourg et les plaines sahéliennes du Soudan. Et quels personnages ! Un ancien directeur de feue la DGSE, plein de ressources, et son discret et efficace bras droit — armé, le bras — s’opposent à Vladimir Vladimirovitch Poutine… pardon, Balchine, président de la Russie, et son nervi sans scrupules, Igor (2).

L’entreprise est d’envergure et ce premier volume des douze prévus — oui, vous avez bien lu ! — explore avec une justesse glaçante les dangers des modifications génétiques… Oh, pas exactement celles que simplifient à outrance — médias obligent — les José Bové et acolytes, non : celles mielleuses dont les Enfers sont pavés. On se doute que si la science, ou la sorcellerie d’apprenti, parvenait à trouver une solution à la crise alimentaire mondiale, l’enjeu de cette découverte mettrait bientôt sur les dents toutes les barbouzes de la planète, et pas pour organiser une diffusion plus large et plus équitable…

Voilà donc posés les paris sur le tapis vert de l’économie mondiale, jusqu’à ce qu’une joueuse insaisissable s’invite à cette table : dame Nature et son sens de l’humour dévastateur. Elle prend cette fois la forme mutine d’une abeille qu’un maïs miraculeux affole au point de devenir un prédateur implacable… mais ce serait sans compter sur les bourdons qui, faut-il le rappeler, ne sont les mâles des abeilles que dans les contes pour enfants… Et « Le Dossier Déïsis » n’est pas un compte pour enfants, mais plutôt la fable noire, lucide, d’un avenir entrevu par le soupirail d’un monde souterrain, celui des « hommes de l’ombre » qui font et défont ce que les intellectuels appellent la géopolitique, à force de meurtres et d’accidents opportuns, de pions innocents et de coups fourrés.

Et assurément, Patrick de Friberg est fort bien renseigné sur de nombreux points — la Russie contemporaine, notamment, et ses factions rivales qui se disputent des morceaux d’empire — et encore le soupçonné-je de ne pas tout nous écrire et d’en garder beaucoup sous le coude. Il pose son intrigue comme ses chères apidés, à force d’alvéoles, bâtissent leurs ruches : avec la patience, l’opiniâtreté et le sens de l’inexorable qui abat les barrières étriquées du genre, car les agents cauteleux de notre modernités, les mouches et les cafards du XXIe siècle, n’ont pas lu leur John Le Carré.

Craignons qu’ils ne lisent Patrick de Friberg, ils pourraient s’en inspirer et, comme cette Apis florea, l’abeille naine du dossier Déïsis, nous faire payer notre manque d’attention.
Seules questions en suspens : à quand la suite ? Et chez quel éditeur, puisque le Castor astral ne tiendra peut-être pas le pari audacieux d’un auteur trop ambitieux pour lui ?


(1) « Mako et la génération sans complexe » : http://www.critique-livre.fr/non-classe/mako-et-la-generation-sans-complexe/
(2) Ce qui fera sourire les lecteurs de Pratchett. (Voir dans "mes articles" Terry Pratchett, tentative de cartographie d’un univers…)

vendredi 30 octobre 2009

Anniversaire de la chute du Mur

Un prochain roman de la série Carignac s'attaque à comprendre cet anniversaire et la cicatrice que la Guerre Froide a laissé sur le monde: Ce sera "Déjà 20 ans, Irina", pour l'instant entre deux éditeurs, laissé à mon choix cornélien de signature...
Détail amusant, le roman est cité dans la bibliographie de la chute du mur au lien ci-dessus...

vendredi 25 septembre 2009

critique de la librairie Pantoute

Commentaire

Patrick de Friberg est ambitieux : écrire un thriller international à la sauce française qui puisse rivaliser avec les ténors du genre, presque tous anglo-saxons. Le résultat est surprenant. Des chapitres courts et des récits croisés assurent un rythme haletant à une histoire qui m’a donné quelques cauchemars. Il faut dire que je n’aime pas beaucoup les abeilles et que celles du roman sont particulièrement agressives….depuis qu’elles butinent dans un champ de maïs transgénique destiné à combattre la famine en Afrique. Maïs contre pétrole, un bon « deal » pour la Russie, se dit le président Balchine…. et tant pis pour les dommages collatéraux. Mais le général Carignac retraité actif de la SDGE française, secondé sur le terrain par le commandant Lefort, sauront contrer le président russe et son âme damnée Grichine. Ce mélange de feuilleton Français et de thriller à l’américaine qui traite de sujets importants mais qui ne se prend pas trop au sérieux m’a amusé et je l’ai lu d’une traite. Patrick De Friberg, qui vit maintenant dans la région de Québec, sait raconter une histoire. Il nous en promet même douze dans cette série …à suivre!
Denis LeBrun, librairie Pantoute

vendredi 18 septembre 2009

L'équation de Schrödinger


Le capitaine ne pouvait savoir, en allumant sa pipe dans le calme de la nuit étoilée, que de l’autre côté du monde, en Californie, il y avait déjà des centaines de morts, qu’à Hawaï la vague qui s’avançait vers lui avait inondé et emporté maisons et familles et qu’au Japon, on avait enregistré une hauteur d’eau de six mètres frappant les côtes à trois cents kilomètres heures. Le séisme avait fait disparaître une montagne sous-marine à trois mille kilomètres au sud des aléoutiennes, créant une dépression de plusieurs centaines de mètres en plein courant du nord Kamtchatka à l’Ouest et de l’Alaska à l’Est. Les cercles de l’écho marin se dispersèrent à la vitesse d’un bombardier.

Mais, s’il avait su que le raz de marée l’atteindrait par la proue et le trois quarts arrière, il ne se serait pas inquiété. Les vagues imposantes, portées par le souffle de l’effondrement, ne mesuraient plus que trois à quatre mètres de hauteur avec une régularité d’amplitude maîtrisable par un moteur en bonne santé. Après le reflux du mascaret, cette tempête sous-marine alimentée en surface par un vent soutenu poussa vers la côte sa fureur sans troubler les témoins et scientifiques qui l’observaient. Il n’y eu aucun décès dans les villages côtiers, depuis Hongkong jusqu’en Corée.

Si le capitaine avait reçu l’appel général que sa radio - volontairement déconnectée pour ne pas être tracée par les triangulations d’ondes des stations militaires chinoises – aurait crachoté, il aurait souri, estimant que les dieux lui étaient favorables pour lui permettre de voguer ainsi, seul, dans la nuit orientale. Pas de quoi faire peur à un capitaine endurci aux typhons et tempêtes de Mer de Chine, menant le gouvernail d’un navire à la pointe de l’architecture navale avec une fortune dans sa cale comme dernier argument de ténacité.

Ce qu’il ne pouvait savoir, parce que cela serait découvert près de quarante ans plus tard, c’est que l’analyse linéaire de l’amplitude des vagues était une aberration scientifique de plus. De celles, communes, qui sont créées pour et par les assureurs, en quête de méthodes de calcul des primes actuarielles, dans le seul but de trouver les cas exceptionnels qui lui permettront de ne jamais vous rembourser.

Le dogme du « modèle linéaire » assurait par des calculs savants que le mythe de la vague scélérate n’était qu’une invention à mettre au même niveau que le calamar qui engloutit un navire ou la baleine de Jonas. Par des traités savants, elle prouvait que l’histoire de monstres liquides de plus de trente mètres n’était racontée que par des marins et capitaines qu’on considérait comme aptes à l’asile ou au test antidrogue.

Pourtant, par la folie des mathématiques quantiques et la mise en évidence de l’équation tordue de monsieur Schrödinger, on découvrit que la nature créatrice des océans traduisait la colère de Neptune par la mise au monde d’une vague étrange, pompant pour des raisons inconnues, l’énergie de ses voisines.

Cette nuit là, vers trois heure du matin, l’amplitude et la régularité ennuyeuse du chapelet de vagues créèrent en son sein, en un point précis de l’océan et juste derrière le Fleur de Mai, un monstre boulimique d’énergie qui grimpa à trente-quatre mètres et creusa devant lui un abîme de cinquante de plus. En pleine nuit, alors que le diesel ronflait aussi fort que les marins relevés de leur quart, le cargo plongea sous les eaux.

Quand la tragédie les souleva par la proue, ils n’étaient plus qu’à quelques heures de leur objectif. Ils hurlèrent et ne purent rien faire que de se tenir et d’attendre la fin. Mais le bateau, qu’une masse d’acier semblait avoir écrasé, n’avait pas sombré. Les hommes louèrent même les dieux de leur avoir épargné une mort brutale quand ils purent réaliser qu’ils avaient été emportés vers le Grand Nord comme une bouteille de naufragé.

Les commanditaires ne retrouveraient jamais la trace de la cargaison, bien arrimée dans la cale. L’opérateur secret de la mission, un Canadien d’une vingtaine d’années, profitant de sa position dans l’administration diplomatique et obéissant aux ordres de ses mentors soviétiques, fit disparaître toute trace en espérant que les conséquences possibles de l’échouage des futs sur les côtes chinoises soient considérées par les autorités communistes comme l’effet de leur propre négligence mélangée à la fureur de la nature imprévisible d’un tsunami, pourtant minime.

Dans la folle odyssée de la grande vague, un fût avait été écrasé, un autre suintait, un troisième commençait à gonfler. Au contact de l’eau suintant jusqu’à la cale, les contenus se vaporisèrent doucement, goutte à goutte, pour dévorer tout ce que le navire comportait d’organisme vivant. Le mélange était parfait et allait répandre sur le continent un super germe depuis longtemps abandonné par les scientifiques militaires du projet canadien, par crainte, justement, de sa terrible instabilité.

mercredi 16 septembre 2009

Prochains romans:

Extrait 4


Ils s’enfoncèrent lentement dans l’eau calme, laissant derrière eux les dernières lueurs du soleil. Une belle plongée les attendait et tous étaient concentrés vers la masse qui s’agrandissait devant eux.
Comme éclairé d’un halo phosphorescent, le navire était parfaitement visible dès les premiers mètres. Il était couché sur le côté, l’étrave séparée du corps principal par une large cicatrice. Les hommes se retournèrent pour vérifier si la lumière du coucher du soleil éclairait l’épave rouillée. Pourtant, au-dessus d’eux, au-delà de la cinquantaine de mètres d’épaisseur d’eau limpide, ce n’était que le noir inquiétant d’un début de nuit de haute mer. La luminosité observée provenait sans aucun doute du fond de l’Océan. La palanquée s’arrêta entre deux eaux, dérivant lentement dans le léger courant vers la poupe, sans trop s’en approcher. Les phares étaient inutiles : le fond de la mer, depuis l’épave jusqu’au début des failles perpendiculaires à la côte qui marquaient la fin du plateau océanique du golfe de Gascogne, disparaissait sous un grouillement luminescent. L’arrière du navire semblait vomir, par la grande ouverture d’acier tordu et rouillé, un lent flot de matière vivante comme un fleuve de lave s’échappant du cratère d’un volcan. Le jeune guide avait les yeux écarquillés ; l’un des nageurs de combat s’approcha de lui, lui tapota sur la vitre du masque en souriant, le forçant à retirer son regard du phénomène et à le regarder dans les yeux. Il le maintint contre lui en lui accrochant le gilet stabilisateur tout en vérifiant d’un œil exercé les indications du manomètre.
Un banc de poissons, sans doute attiré par la lumière, ou par l’espoir d’un festin, approcha du navire, prêt à fondre sur la nourriture. Soudain, une bulle se forma de la rivière, explosa en direction des poissons en milliers de scintillements éblouissants. Les poissons furent entourés, ramenés vers le fond et disparurent en un dernier bouillonnement. Le jeune homme respirait trop vite et commençait à paniquer, il dérivait vers le navire sans s’en rendre compte. D’un coup de palmes, l’autre le rejoignit. Le militaire lui fit un signe avec la main, le pouce montrant la surface, et lui ordonna de remonter avec lui. Il le força à lire et comprendre les signes indiquant « Toi-moi-on-monte ». À cette profondeur, l’essoufflement pouvait être fatal. Il empoigna d’autorité le bouton de gonflage et remonta en direction du flash intermittent de la bouteille de secours. Après un échange rapide et précis de signes avec les deux autres, le plongeur leur avait expliqué la situation. Les deux hommes joignirent le pouce et l’index pour former le « O » du « j’ai compris » des plongeurs, puis montrèrent le fleuve s’épanchant des cales de l’épave et indiquèrent qu’ils descendaient pour quelques secondes photographier le prodige. Le guide, lui, ne détachait pas ses yeux de la bouteille du palier de sécurité. Elle commençait à apparaître dans l’ombre de la nuit, brillante et rougeoyante, éclairée par les reflets du fond. En remontant vers le bateau de plongée, le jeune moniteur fut surpris de réaliser, soudain, sortant de son rêve éveillé, alors que la baisse de pression lui faisait reprendre ses esprits, qu’il avait été victime d’une narcose des profondeurs.
Tournant légèrement sur lui-même pour vérifier qu’il n’y avait pas de danger au-dessus de lui, le nageur de combat vit ses deux amis descendre vers le fond en position de chute libre, bras et jambes écartés. Il avait confiance en ces professionnels avec lesquels il avait combattu dans toutes les mers pendant vingt ans. Il resserra sa prise sur la sangle de son binôme et se prépara à attendre au palier des cinq mètres que son ordinateur de plongée lui donne carte blanche pour remonter à l’air libre.
Doucement, sous lui, dans le silence du grand bleu, un bras composé de milliers de ce qui paraissait être un banc infini de krills, rampa vers les deux nageurs de combat.

mercredi 9 septembre 2009

Extrait


George Edward Hampton admirait ses ongles sales et noirs, souillés par la boue et le cambouis. Il était à la fois effrayé et fier du résultat obtenu sur son aspect général par cet infime et néanmoins visible maquillage. En un libelle révolté, vieil instinct d’avocat de la défense, il expliquait aux personnes qui passaient devant son bureau que sa voiture, une Aston Martin, avait crevé un pneu avant gauche. Il déclarait à la suite et sans reprendre sa respiration que le propriétaire du clou qui avait commis l’attentat sur la roue, peinte de blanc et au moyeu chromé d’origine, devrait être jeté dans les mêmes et secrètes oubliettes que le pire des sbires d’al-Qaida. Cet attentat contre l’histoire de l’automobile avait eu lieu le matin même. George insistait surtout sur la nature catastrophique des dommages et de l’injure occasionnés sur l’une des soixante-cinq DB5 Vantage « virgo intacta », construite l’année de sa naissance, 1962, aux six cylindres en ligne et carburateurs Weber, au son rauque au ralenti et si mélodieux à l’accélération, habillée d’une sublime robe « Royal Blue ». Dans sa bouche, les mots tournaient et virevoltaient autour de la difficulté à traduire « perfection » par « véhicule automobile ».

— Vous rendez-vous compte ! De nos jours ! Utiliser une roue de secours ! Je suis persuadé que personne dans ce bureau n’a jamais changé le pneu de son véhicule depuis au moins dix ans, et encore moins au moyen d’un marteau de caoutchouc créé par des artisans géniaux pour desserrer le papillon d’un moyeu sans en gâter le vernis !

George Hampton exagérait, comme toujours. La face rubiconde et le sourire large, il lançait ses mains manucurées dans l’espace pour appuyer ses mots et faire briller les bagues qui ornaient ses doigts maculés par la précieuse crasse automobile. En fait, depuis toujours, George Edward travestissait la réalité par profession, en prenant appui sur un fait démontrable pour l’ériger en une pseudo-vérité dont il savait tirer l’avantage financier. Il mentait par habitude et expérience car George Edward Hampton était avocat. George, dont un « Junior » ornait quelquefois le nom lors de présentations commerciales, n’avait jamais véritablement possédé son Aston Martin et donc ne pouvait pas vraiment prétendre changer « sa » roue de secours. Il n’était pas non plus réellement avocat, bien qu’il maîtrisât tous les secrets du métier, tous les savoirs et leurs pratiques. Quand il plaidait, à Londres ou à New York, il lui arrivait souvent de se protéger derrière une série de diplômes, importants, rares, impressionnants. Tous, pourtant, étaient faux. Son physique l’avait privé du plaisir de devenir un gentleman farmer, parce que son ventre, tenu par un gilet soigné aux sangles renforcées, l’empêchait de se pencher. George, depuis qu’il était devenu anglais, professait une réticence résolue à l’effort, quitte à tomber dans l’extrémisme du ridicule antisportif. Jamais il n’aurait tenté le diable en se ridiculisant sur un green, un terrain de sport, encore moins une chaussée humide de Londres. Mais George Edward Hampton ne s’appelait pas non plus George, ni même Edward. Il était né russe...



vendredi 4 septembre 2009

Extrait


Golfe de Riga, septembre .


Devant les trois invités emmitouflés dans des parkas marquées d’un écusson de poitrine en forme de dauphin stylisé, les bassins de la ferme piscicole s’étendaient à perte de vue, bougeant paisiblement au rythme lent des vagues de la Baltique. Le soleil était encore haut, presque à son zénith. Bientôt, dès la fin du mois d’octobre, dans quelques semaines à peine, l’astre ne serait plus qu’une boule terne se levant et se couchant le temps d’une poignée de minutes, volées sur le souvenir des langueurs estivales. Pourtant, l’automne continuait à offrir une douceur surprenante et le monarque russe s’étonna de la différence de climat entre cette partie de l’ancienne Grande Russie du tzar et les terres du Bélarus ou de l’Ukraine, seulement éloignées de quelques centaines de kilomètres vers l’est, dans l’axe direct de la capitale de toutes les Russies.
Le scientifique qui accompagnait les visiteurs leur avait offert une longue et pénible explication de la douceur lettone, dont le président russe n’avait retenu que le résultat : la différence de pression résultant des écarts de températures entre la mer Baltique et le golfe de Riga créait cette richesse du plancton et la couleur grisâtre de la mer à cet endroit. Les invités imaginaient l’eau, cette « soupe primaire » comme l’appelait leur hôte, grouillant de cette vie microscopique, clapotant sur la coque du hors-bord, un élégant Riva à l’accastillage étincelant et au pont en bois de teck huilé. Cette « soupe » allait les rendre riches.
Au-delà des bouées rouges et blanches attachées aux filets et aux bassins de la ferme, la mer s’étendait jusqu’aux golfes nordiques, celui de Botnie, le plus au nord, celui de Finlande, le plus à l’est, et celui du Danemark, le plus au sud. On pouvait soupçonner au loin l’île de Saaremaa, bien en face, bouchant la vue vers la Norvège. Sur la droite brillait un filet rougeoyant, reflet du soleil couchant sur le sable blond des plages des côtes estoniennes, lointaines et proches à la fois, à près de quarante kilomètres. Dans le premier réservoir de haute mer, présenté comme un incubateur industriel par l’ingénieur du centre de biologie marine de Hampton Research Limited, grouillaient des milliards de larves translucides qui répondaient aux mouvements du bras d’un fermier, un jeune apprenti, qui lançait de grandes poignées de granules nutritives. La masse semblait suivre le large geste du semeur, marquant en surimpression, de l’autre côté du miroir liquide, la trace exacte de l’impact de la nourriture sur la surface de l’eau. L’ingénieur expliqua que la nouvelle espèce était née de la manipulation génétique du krill de Norvège, adoré des baleines et des bancs de saumons, et d’un croisement avec la crevette rouge de Guyane. Elle devenait adulte en quelques jours, au lieu de plusieurs semaines. Elle avait été inoculée de plusieurs exogènes dont le plus intéressant était issu d’une culture d’essaim d’abeilles. La manipulation avait créé une défense immunitaire ressemblant à un antibiotique presque universel. Grâce au procédé employé, les animaux adultes devenaient invincibles aux maladies, qui, peut-être par le réchauffement des eaux ou la pollution marine, réduisaient depuis des années les rendements financiers des pêches en diminuant la qualité des candidats à la vente. La crevette produite par le laboratoire avait la taille d’une langoustine, la résistance aux virus d’une abeille et la qualité gustative de la crevette rouge des Antilles.
Le Russe, engoncé dans sa parka à l’allure militaire, sembla se réveiller d’un rêve profond, les yeux fixés vers les profondeurs de la mer. Il toucha l’eau froide de la main, la respira, puis il se tourna vers le jeune chercheur.
— Ça marche comment, votre croisement entre abeilles et crevettes ?
L’homme rit à la remarque de l’oligarque. Il poussa de sa gaffe le bateau qui cognait contre le bassin avant de répondre.
— La technologie humaine ne permet pas encore de « croiser » des espèces différentes, non. Nous avons introduit le gène de l’antibiotique, dans ce cas une unique protéine, grâce à un vecteur que nous avons sélectionné. Pour les crevettes, nous nous servons d’un virus. Nous aurions pu injecter de l’ADN directement, mais les premières étapes de recherche ne l’ont pas permis. Après, par travail de croisement, cette fois-ci entre familles identiques de crevettes – celles qui survivent à la manipulation –, le gène va s’exprimer en permettant la fabrication automatique, c’est-à-dire génétiquement, de la protéine. Bien entendu, les sommes faramineuses que vous avez bien voulu investir dans notre laboratoire ont permis de relever ce défi scientifique.
Au rappel des sommes investies, les hommes se penchèrent pour essayer de comprendre ce qui différenciait l’aboutissement des manipulations de leur laboratoire du banc original de crevettes pêché au large de la Guyane. Ils ne virent dans l’eau qu’un bouillonnement de futurs dollars et de beaux euros à la chair tendre et à la carapace bien rouge. Les premiers essais de cotation des bourses aux poissons, testés partout dans le monde, avaient offert des prix dépassant toutes les espérances. Le bilan de la première année d’expériences industrielles attestait une production qui, bientôt illimitée et protégée par un brevet mondial, pourrait assurer les besoins du monde entier pour un coût de revient quasi nul.
— Rien qu’ici, dans ces dix couveuses, avec cette richesse naturelle du plancton du golfe de Riga et quelques ajouts de nourritures riches en farine animale, on peut couvrir les besoins de la société pour tous les pays Baltes. Et je ne vous parle pas des produits dérivés, dont celui de la carapace de cette crevette, incroyablement plus productive que toutes les bases pétrolières, surtout pour l’industrie cosmétique. Nos installations des Açores, l’une des régions les plus riches en plancton parce qu’au milieu du Gulf Stream, produiront le double ainsi que celles de France, d’Afrique du Sud, des Antilles et de Somalie. Mais, pour ne pas retarder votre programme, nous allons passer à la suite de la visite, le troisième bassin.
Une rangée de bouées bleues marquait la séparation de l’enclos des crevettes avec un nouvel ensemble, au milieu duquel un nuage de poissons évoluait doucement. Les saumons se retournaient légèrement pour regarder les hommes sur le bateau, surveillant un éventuel geste qui peut-être les nourrirait. L’orateur, fier de sa démonstration, indiqua que cette nouvelle race de plus de soixante centimètres était obtenue après seulement un mois d’incubation. L’ingénieur sortit un filet de l’arrière du bateau et, d’un geste précis, pêcha un gros spécimen qui s’abattit, sans réaction, sur le fond en teck huilé. Il happa de l’air, roula des yeux et fit claquer sa gueule ouverte sur une multitude de dents acérées, puis ne bougea plus.
— Voici une truite. À la base, un vulgaire Onchorhincus Mikiss. Elle vit habituellement dans l’eau douce en remontant les rivières pour s’y reproduire, mais passe ensuite le reste de sa vie dans les océans. Ce n’est en fait qu’une des nombreuses espèces de la famille des salmonidés. Nous l’avons croisée génétiquement avec d’autres espèces. Nous voulions lui garder cette même chair tendre, si précieuse aux grands restaurateurs et amateurs du monde entier, tout en lui améliorant la taille. Mais le plus intéressant est que nous avons manipulé un gène étonnant, trouvé sur un bousier d’Afrique du Nord. L’insecte peut s’enterrer des années durant en attendant la pluie et le réveil de la nature. La nouvelle race de truites est devenue comme l’insecte, presque totalement insensible au stress extérieur. Regardez ce mâle. Il semble mort, mais il peut rester là, même après quelques dizaines de minutes, ses fonctions vitales tournant au ralenti. Si je le rejette ensuite dans un bac d’eau de mer, et bientôt, nos recherches approchent de leur but, dans de l’eau douce, il va frétiller comme un goujon. Nous approchons du résultat final. Encore quelques mois…
Il attrapa les ouïes du saumon, de son gant de cuir épais, et le rejeta dans l’eau pour qu’il reprenne sa place dans la ronde infinie de l’armée de ses congénères. L’animal bougea au contact de l’eau et ouvrit l’opercule qui protégeait ses yeux. Sans montrer un quelconque besoin d’accoutumance, en une seconde, il s’était fondu dans le banc tournoyant. Une manipulation comme celle-là permettrait de décupler le temps de fraîcheur alimentaire, réduisant la perte entre la pêche et l’assiette du consommateur et faisant disparaître les contraintes sanitaires de la maîtrise des chaînes du froid. Bientôt, il serait possible d’entreposer des milliers de truites saumonées directement dans des casiers depuis la Lettonie ou l’Afrique du Sud, en attente d’exportation. Ensuite, les caisses seraient chargées dans des camions ou des trains, et les poissons seraient reconditionnés dans des bacs d’eau de mer ou d’eau douce à leur arrivée à destination, n’importe où dans le monde et ce, plusieurs jours après la pêche.
Les trois hommes, le Russe aux yeux gris, le gros Anglais, dont le teint grisâtre montrait qu’il allait se trouver mal s’il ne regagnait pas rapidement la terre ferme, et le grand Français, bientôt Premier ministre, examinèrent encore la ferme piscicole. Ils n’en croyaient toujours pas leurs yeux. Devant eux, ils avaient trouvé la solution pour régler la faim dans le monde et la moitié de la consommation de la planète en énergies fossiles. Ils devenaient, sans que personne ne puisse espérer arrêter leur ascension, les représentants de la plus grande entreprise économique de tous les temps. Le secret de l’opération était indispensable jusqu’à la fin des évaluations techniques, mais bientôt leurs noms s’inscriraient en lettres d’or dans les livres d’histoire parce qu’ils connaissaient le moyen de sauver le monde de la faim, cette plaie inexorable qu’entraînait la course infinie de l’expansion de l’humanité. Chacun perdu dans ses rêves de panthéon, ils gardèrent le silence en revenant à Jūrmala, la plage réservée aux populations riches de la banlieue de Riga. Accueillis par de jolies blondes souriantes qui criaient en traînant le bateau sur la plage, ils acceptèrent les coupes de champagne et retroussèrent leur pantalon pour sauter du bateau et rejoindre leurs invités autour d’un barbecue géant. Malgré l’hiver et grâce à des souffleurs d’air chaud, la plage avait été transformée en une reproduction d’une île polynésienne. Les moyens financiers et techniques utilisés devaient montrer aux futurs associés l’importance du projet.

Ce soir, l’Anglais du petit groupe, un avocat du nom de George Edward Hampton, expliquerait à tous comment il avait imaginé le lent et confidentiel processus de financement. Sur une dizaine d’années, l’homme avait réuni les moyens financiers nécessaires pour devenir avant 2009, lui et ses partenaires de Genetik Corp., les propriétaires uniques de la principale source nutritive mondiale.

mardi 1 septembre 2009

« La manipulation génétique est un vrai sujet de thriller »


http://www.reussir-grandes-cultures.com/actualites/biotechnologies-vegetales-patrick-de-friberg-ecrivain-la-manipulation-genetique-est-un-vrai-sujet-de-thriller&fldSearch=:DQPI73XX.html

vendredi 28 août 2009

Extrait...


Côtes de Vendée, juillet.

Le soleil écrasait l’océan. Un calme rare et profitable à une journée de pêche en famille. C’était l’un des arguments que le père avait négocié pour sortir son fils de l’apathie d’une de ces journées d’été qu’il passait à boire du cola devant des séries télévisées stupides tournant en boucle sur l’écran monstrueux qu’il venait de lui offrir pour agrémenter sa salle de jeu. L’erreur avait peut-être été d’acheter, par la même occasion, un profond et trop confortable sofa et son repose-pied en peau de buffle retourné. L’homme ne comprenait rien à l’éducation, encore moins aux enfants dont la nonchalance et les envies démesurées flattaient seulement son orgueil de nouveau riche.

Deux années s’étaient écoulées depuis qu’il avait gagné la garde de l’adolescent, après un divorce qui lui avait couté un million d’euros et au moins vingt mille billets supplémentaires en avocats et pots-de-vin divers. Il avait réussi, dans le même temps, à garder l’entreprise dont son ex femme avait héritée de son papa adoré et qu’il avait développé tout seul en usant d’un savoir-faire unique pour manipuler, tromper et, au final, voler ses clients et concurrents. Il considérait donc que les deux œuvres de sa vie, un garçon issu d’un accident de préservatif et un groupe d’entreprises puissantes, fruit du mariage malheureux, devaient rester pour toujours dans son patrimoine. Il ne connaissait pas grand-chose de l’enfant si ce n’est qu’il avait quatorze ans, ressemblait à son père en poids et taille et montrait l’identique dégout du moindre effort physique. Seul le second argument, celui de la promesse de l’achat de la dernière console de jeu à la mode, avait réussi à le sortir de la climatisation de sa solitaire retraite estivale. Le père songea en soupirant aux cinq jours qui lui restaient à supporter la morgue et l’odeur entêtante de sa progéniture avant de pouvoir enfin retourner à ses bureaux parisiens et le renvoyer dans sa pension helvétique pour riches paresseux. Il n’avait que faire des bulletins catastrophiques et des appels à l’aide des psychologues et maitres qui lui demandaient un peu plus de présence et d’affection. L’homme d’affaire considérait que l’argent que l’enfant recevrait en héritage suffirait pleinement à lui offrir une vie sociale et amoureuse suffisantes pour affronter la solitude et le manque d’intelligence. Il le savait en connaissance de cause. Les plus belles femmes du monde l’entouraient depuis qu’il avait gagné son premier milliard. L’argent l’avait rendu d’une beauté égale à la longueur des lignes de zéro qui décorait son relevé de banque.

La radio débita doucement « Romance in the dark », chantée par Dinah Washington et l’homme songea à sa nouvelle maitresse, une splendide noire aux jambes interminables qui était tombée dans son lit après la promesse d’un poste dans le service, déjà très encombré, des relations publiques. Il ferma les yeux et imagina comment il ferait un peu de vide et de nettoyage de personnels à la rentrée de septembre.

— Papa, tu m’avais promis qu’il n’y aurait pas de vagues. Tu sais bien que je ne supporte pas le roulis. Je vais vomir.

Le teck précieux ne supporte pas l’acidité gastrique. Surtout quand il dépasse les cinquante ans et qu’il a quitté l’eau douce du lac Léman pour la salinité de l’océan atlantique. Le père détourna son regard du glaçon solitaire de son verre vidé de son whisky, pour suivre le doigt boudiné à l’ongle décoré de son rejeton. Le marin silencieux, embauché pour l’été à les promener sur l’eau, avait les yeux fixés dans la même direction. Au loin, la mer roulait sous une houle unique et puissante, le dos rond, brillante au soleil, rougeâtre. Autour du phénomène, l’eau, étale, continuait de refléter les nuages épars.

L’enfant reposa sa canne à pêche et le marin jura en essayant de démarrer le moteur, un V12 Lamborghini, au son mélodieux et à l’humeur difficile. La vague avait atteint la hauteur d’un petit immeuble et sembla soudain changer de direction. Elle avait obliqué vers le petit bateau en un élégant virage silencieux. L’enfant pleura et gargouilla de salive et de larmes. L’homme d’affaire était debout et la trompette de Joe Henderson pleurait « Punjab » sur les enceintes Bose de la chaine stéréo. Après un sursaut électrique et un léger nuage de fumée, le roulement rassurant des douze cylindres fit retenir leur souffle au trois humains. Mais il était déjà trop tard. Au dessus d’eux, un mur rouge et grouillant s’était arrêté. Ils ne poussèrent aucun cri quand ils périrent, la masse grouillante les avait engloutis avant de les noyer. Seule la musique, protégée des éléments par un moderne et efficace coffre amphibie, accompagna le bateau et ses occupants vers le fonds de la mer. Mais personne n’était présent pour en gouter l’ironique et macabre situation de l’écho du « Good bye Love » qui disparaissait dans les flots.

Les journaux ne rapportèrent que plusieurs jours plus tard, la disparition de l’homme d’affaire, de son fils et d’un marin anonyme, qui aurait pu être grec ou indien mais resterait pour toujours sans papier et sans passé. La marée avait rejeté les restes du bateau de collection complètement broyé. Des amateurs de fantastique tentèrent d’expliquer que les traces visibles sur le vernis de la coque étaient celles de dents minuscules et que les trois hommes avaient été dévoré par un monstre marin inconnu, mais la Presse ne véhicula aucune de ses constations. Les rédacteurs en chef des journaux à sensation avaient reçu de discrètes mais fermes demandes de censurer toute évocation de l’accident avant que les équipes des Services de renseignement ne fasse leur grand nettoyage. Il n’y avait eu aucun témoin de l’événement.